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Noyan Soyak :Nous voulons que les USA octroient un statut spécial à la zone frontalière

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Noyan Soyak est le vice-président du Turkish-Armenian Business Development Council (« Conseil pour le Développement des Affaires turco-arméniennes », TABDC), une organisation gouvernementale qui, depuis douze ans, réunit des hommes d’affaires arméniens et turcs afin de promouvoir l’ouverture de la frontière entre les deux pays. Après la signature des accords de Zürich, cet entrepreneur turc spécialisé dans la logistique explique ce que pourrait apporter le processus actuel à la région sur le plan économique.

France-Arménie : Pourriez-vous vous présenter ?

Noyan Soyak : Je m’appelle Noyan Soyak. Et je suis, depuis sa création, le vice-président du TABDC. Ce Conseil a été fondé en 1997 en vue de faciliter les relations économiques entre l’Arménie et la Turquie, avec pour objectif de faire du lobbying pour l’ouverture de la frontière entre les deux pays. Sauf erreur de ma part, le TABDC doit être la plus ancienne des organisations arméno-turques. Il joue un rôle important dans la diplomatie d’arrière-plan.

F.A. : En clair, c’est une organisation à caractère gouvernemental ?

N.S. : C’est effectivement quelque chose comme ça.

F.A. : Quelles pourraient être les conséquences économiques de l’ouverture de la frontière ?

N.S. : Lorsque nous avons mis en place ce Conseil, il y a douze ans, le volume des échanges commerciaux entre l’Arménie et la Turquie atteignait 35 millions de dollars. A l’époque, les hommes d’affaires des deux pays ne se connaissaient pas : pour leurs transactions, ils avaient recours à des intermédiaires souvent géorgiens. Le TABDC a essayé de faciliter les prises de contacts directs. Ce qui n’a pas trop mal marché, puisque ce commerce représente aujourd’hui 200 millions de dollars. Je pense que la première conséquence de l’ouverture de la frontière sera administrative : les entrepreneurs arméniens n’auront plus besoin d’aller récupérer leurs cargaisons dans des pays tiers et d’y procéder aux échanges de documents nécessaires. Tout cela se fera directement. La région frontalière sera l’autre grand bénéficiaire de cette mesure. Côté turc, l’essentiel du commerce entre l’Arménie et la Turquie est l’œuvre d’entrepreneurs d’Istanbul et d’Ankara. Demain, ils pourraient très bien être originaires de Kars, d’Erzeroum ou de Van. Enfin, l’ouverture de la frontière devrait avoir pour effet de modifier la balance commerciale entre les deux pays. Aujourd’hui, 98 % des transactions arméno-turques sont constituées d’exportations turques. Pour maintenir un bon équilibre, j’estime qu’il faudra, dans la période d’un an et demi à deux ans postérieurs à l’ouverture de la frontière, que ce chiffre descende à 80% – les 20 % restants étant constitués d’exportations arméniennes.

F.A. : Comment réagissent les milieux d’affaires turcs à la perspective de l’ouverture de la frontière ?

N.S. : Juste avant le match de football Turquie-Arménie du 14 octobre dernier, le TABDC s’est chargé des modalités pratiques d’organisation d’une réunion entre l’UMBA (Union of manufacturers and businessmen of Armenia, le Medef arménien) et le TÜSIAD (le Medef turc). Au cours de cette rencontre qui était la seconde du genre, les deux organisations patronales ont déclaré qu’elles apportaient leur soutien au processus d’ouverture actuel entre la Turquie et l’Arménie. Elles ont également exprimé leur désir de coopérer : le Président de l’UMBA, Arsen Ghazarian a proposé au TÜSIAD d’effectuer une visite en Arménie. Et celui-ci a indiqué qu’il répondrait à cette invitation avec plaisir. Il y a un grand désir de découvrir l’Arménie chez les entrepreneurs turcs, car ils n’ont aujourd’hui aucune idée du type d’investissements qu’il est possible d’y réaliser ou des opportunités existantes dans le milieu arménien des affaires. C’est pourquoi l’UMBA a annoncé au cours de cette réunion qu’après Moscou et Los Angeles, il avait l’intention d’ouvrir prochainement un bureau de représentation à Istanbul. Il se trouve que j’en serai le directeur.

F.A. : Existe-t-il des projets concrets ?

N.S. : Oui. Par exemple, dans le textile qui est un secteur très développé en Turquie et qui l’était également du temps de l’URSS en Arménie, il existe déjà six projets de coopération entre des producteurs arméniens et turcs. L’idée est simple : lorsque les entrepreneurs turcs exportent leurs marchandises en Russie, ils paient des taxes. Les Arméniens non. Il s’agit donc de produire des biens en Turquie, de les envoyer en Arménie pour les terminer puis de les réexporter vers la Russie qui est un marché très important pour cette industrie. Nous travaillons aujourd’hui à la mise en place du même système avec les Etats-Unis. Actuellement, nous essayons d’obtenir du Congrès américain qu’il accorde la dénomination de « QIZ » (« Qualifying industrial zones », Zones industrielles qualifiées) à la région immédiatement en bordure de la frontière. Ce statut spécial, imaginé en 1996 pour faciliter le retour à la paix dans les zones de conflit, a déjà été accordé par le passé à plusieurs sites industriels d’Israël et de Jordanie, ainsi que d’Israël et d’Egypte. Il permet d’importer des produits aux Etats-Unis sans taxe douanière. Nous avons eu l’occasion de rencontrer des représentants de la présidence du Congrès pour leur faire part de ce projet. Ils ont très bien accueilli cette proposition.

F.A. : Que représente le marché arménien pour la Turquie ?

N.S. : Il faut être réaliste : les exportations turques se chiffrent en milliards de dollars et le commerce arménien est réduit. Le marché arménien ne représente donc pas grand-chose pour la Turquie prise dans son ensemble. Par contre, si l’on considère uniquement la région Est de la Turquie, les choses sont différentes. En cas d’ouverture de la frontière, nous estimons que le volume des échanges commerciaux entre l’Arménie et la Turquie atteindra, en un ou deux ans, les 400 ou 500 millions de dollars. Cette somme pourrait être à l’origine d’une nouvelle Turquie de l’Est industrielle. Les Turcs et les Arméniens qui travailleront dans cette région sont en mesure d’y créer des synergies communes pour voir prospérer leurs affaires et exporter leurs produits en Russie, aux Etats-Unis, en Argentine… Il faudra également songer à ouvrir des opportunités d’investissements aux Arméniens de la Diaspora dont beaucoup, après tout, connaissent le turc. Enfin, un atout important est le tourisme. C’est une grosse opportunité pour la région. Il n’y a même pas besoin de faire des investissements : la zone entre Etchmiadzine, Aghtamar et Ani est un véritable « triangle d’or » du tourisme qui compte plus de six millions de clients potentiels venus de la diaspora. Si seulement la moitié des 400 000 touristes qui se sont rendus l’année dernière en Arménie décide d’aller visiter Ani et y dépense 100 dollars, c’est 20 millions de dollars qui seront investis dans l’économie de Kars. Plus que les ressources financières actuelles de cette cité ! Et il n’y a pas que les touristes de la diaspora : les Turcs aussi veulent visiter l’Arménie. Des tour-opérateurs proposent même des séjours depuis l’année dernière !

F.A. : L’opposition arménienne s’inquiète pourtant des conséquences économiques de l’ouverture de la frontière, arguant qu’une économie arménienne faible ne pourra faire face à la puissance de l’économie turque. Qu’en pensez-vous ?

N.S. : Vous devriez poser cette question à Arsen Ghazarian, le Président de l’UMBA. Tout ce que je peux vous dire, c’est que lors de l’adhésion de la Turquie à l’Union douanière, une partie de l’opinion turque avait peur elle aussi de voir des produits européens envahir le marché turc. Or, ce calcul s’est avéré faux. De toute manière, je crois que l’on sous-estime les industriels arméniens. Spécialement le secteur des PMI qui est très dynamique en Arménie. Je suis convaincu que l’économie arménienne trouvera les stratégies adéquates pour rester compétitive face à la Turquie. Et puis l’économie turque est multidimensionnelle. Ses centres d’intérêt sont la Chine, l’Inde… Ce qui la préoccupe, c’est de savoir comment elle va pouvoir transformer le pays en un corridor énergétique ou rejoindre l’Union européenne. Elle n’a aucune raison de se focaliser sur les moyens d’envahir l’Arménie. Je ne pense pas qu’un tel plan existe.

F.A. : Votre organisation est active depuis des années. Comment expliquez-vous en termes économiques ce soudain revirement de la Turquie sur la question arménienne ?

N.S. : Par les changements majeurs qui interviennent dans la région. Des plans y sont en route concernant le transport de l’énergie, des marchandises et des personnes pour les cinquante prochaines années. Or, la Turquie veut jouer un rôle majeur dans ce nouvel environnement. C’est le sens de la doctrine « Zéro problème avec les voisins » du ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu. Et celle-ci ne concerne pas seulement l’Arménie, mais aussi la Syrie, l’Irak, la Grèce, la Bulgarie… Economiquement, la Turquie souhaite s’imposer à travers les projets de gazoducs comme Southstream et Nabucco comme un corridor de transport des énergies vers l’Europe. Or, elle n’y parviendra pas en maintenant de bonnes relations avec les pays producteurs tout en ayant des frontières fermées. C’est impossible !

F.A. : Justement, existe-t-il une relation entre l’Arménie et le projet de gazoduc européen Nabucco ?

N.S. : Jusqu’à présent, non. Mais on ne sait jamais. Tous ces projets de gazoducs sont susceptibles de changer, s’il s’avère qu’il existe d’autres itinéraires plus sécurisés et plus stables.

F.A. : Si la frontière s’ouvre, les itinéraires de transport de la région risquent d’être modifiés. Mais de quelle manière ?

N.S. : Il se trouve que je travaille dans l’industrie de la logistique. Si la frontière s’ouvre, la carte logistique de la région sera totalement modifiée. Le point essentiel est que cette mesure impliquera une reprise du trafic ferroviaire entre Kars et Gumri. Avant sa fermeture en 1993, cette ligne constituait l’unique voie de communications entre la Russie et la Turquie. Cette connexion est aussi la seule qui relie ce pays à l’Azerbaïdjan, et même l’Europe à l’Asie centrale, l’Afghanistan et la Chine. Aujourd’hui, pour emmener des marchandises jusqu’au Turkménistan en partant de Turquie, nous sommes obligés de les charger sur un bateau qui traversera la mer Noire, de les décharger ensuite à Batoumi ou Poti, de les recharger sur un train, etc. Demain, nous nous contenterons de mettre les containers sur un wagon-plateau, et ils partiront directement vers Turkmenbachi (ndlr : Turkménistan), Moscou ou Alma-Ata (ndlr : Kazakhstan). Songez que l’on parle, pour les cinq ou dix prochaines années, d’énormes projets de reconstruction pour l’Afghanistan. Or, nous avons calculé que la remise en fonctionnement de cette voie se traduirait par une baisse de 25% des coûts logistiques de transport de marchandises vers cette région !

F.A. : Un tel scénario suppose que beaucoup de problèmes soient réglés dans le Caucase, dont celui de l’Abkhazie et du Karabagh. N’est-ce pas un joli rêve ?

N.S. : Bien sûr que c’est un rêve ! Mais après tout, nous rêvons depuis douze ans de l’ouverture de la frontière et celle-ci est maintenant toute proche. En 1997, nous avions du mal à trouver des gens qui parlent d’amitié entre l’Arménie et la Turquie. Et aujourd’hui, les Présidents des deux pays discutent ensemble. C’est un rêve d’accord. Mais il pourrait apporter beaucoup de choses en termes de stabilité, de paix et de prospérité pour la région.

F.A. : Certains hommes politiques géorgiens ne l’entendent pourtant pas de cette oreille, puisqu’ils s’inquiètent ouvertement de la perspective d’ouverture de la frontière entre l’Arménie et la Turquie. En se rapprochant de l’Arménie, la Turquie écarte-t-elle la Géorgie ?

N.S. : Non, je ne crois pas. La Géorgie est impliquée dans des conflits gelés et a des problèmes avec la Russie. Or, l’ouverture d’une frontière dans le Caucase a automatiquement des conséquences bénéfiques sur l’ensemble de la région. A ceci près que l’ouverture de la frontière peut remettre en cause le projet de voie ferrée Kars-Akhalkalak-Tbilissi-Bakou (ndlr : qui contourne l’Arménie). Mais c’est un effet à portée limitée.

F.A. : La voie ferrée Kars-Akhalkalkhi-Tbilissi-Bakou ne constitue-t-elle pas une alternative à une réouverture de la ligne Kars-Gumri ?

N.S. : En 1991, lorsque l’Union soviétique existait toujours, la capacité de transport de la ligne Kars-Gumri était de 6 millions de tonnes par an. Cela représentait 4,6 milliards de dollars d’échanges commerciaux qui transitaient par la minuscule gare frontalière d’Akhourian-Dogukapi. C’est gigantesque ! Et songez qu’à l’époque, il n’était pas encore question de pétrole de la Caspienne ou de projets de construction au Kazakhstan ou au Turkménistan. On me demande souvent quelle pourrait être la capacité de cette voie ferrée dans les conditions actuelles. C’est peut-être dix ou vingt millions de tonnes. En fait, je l’ignore. Cependant, si vous allez à la frontière arméno-turque, vous constaterez que cette ligne n’est constituée que d’une seule voie. Et que donc, oui, il est possible qu’à terme nous ayons besoin d’une ligne de chemin de fer complémentaire et peut-être même d’une troisième. Mais pour le savoir, il n’y a qu’un seul moyen : remettre en service la ligne Kars-Gumri et voir quelle est aujourd’hui sa capacité de transport.

Propos recueillis le 16 octobre à Istanbul par Vahé Ter Minassian

www.france-armenie.net

19.11.2009

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